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Sainte Cathédrale ou Grande Mosquée de Cordoue ?

Fondée de 785-786 par ‘Abd al-Rahmān Ier, calife Ommeyade à Cordoue, la Grande mosquée a subit de nombreuses modifications architecturales et décoratives par les dynasties musulmanes au cours des siècles. Toutefois, les plus grandes transformations de la mosquée sont faites au XVIe siècle lorsque la mosquée, désormais devenue cathédrale lors de son appropriation chrétienne au XIIIe siècle, est revue par Hernan Ruiz par ordre du clergé de la cathédrale. Plus tard, en 1526, lors de sa visite de l’édifice, Charles Quint parle de ces nouvelles transformations: « Vous avez construit quelque chose de banal à la place d’un monument unique. »

Aujourd’hui, la mosquée-cathédrale de Cordoue classée au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1984 est visitable pour les touriste à 8€ l’entrée comprenant un fascicule gratuit et une visite guidée. Les informations qui y sont délivrées en oublient presque les 5 siècles d’histoire musulmane depuis le début de sa construction pour souligner aux visiteurs le fait que « mosquée avait été construite sur la basilique wisigothe de Saint Vincent, dont il ne reste presque plus rien. ». L’intitulé de l’édifice ne mentionne pas non plus son origine musulmane; l‘évèque de Cordoue affirmant dans un article que « Il n’y a aucun problème à dire que ce temple de Dieu a été construit par les califes musulmans, écrivait l’évêque. Mais il est inapproprié de l’appeler mosquée aujourd’hui, parce que cela fait des siècles que ce n’est plus le cas. Le terme de mosquée sème la confusion chez les visiteurs.« 

Cette orientation interprétée de l’histoire du bâtiment fait réagir la communauté internationale et a fait l’objet de nombreuses demandes pour faire de cet ensemble architectural un lieu de culte œcuménique. « Ce monument a une portée universelle incontestable: non seulement parce qu’il est célèbre mais aussi parce que c’est un exemple de l’entente entre les peuples, un exemple dont en plus les sociétés contemporaines ont besoin« , disait Antonio Manuel Rodriguez, professeur de droit à l’université de Cordoue.
Le 10 février 2014 une pétition a été lancée nommée « Sauvons la mosquée de Cordoue » et a recueilli plus de 141.000 signatures dans la volonté de restaurer l’universalité culturelle et cultuelle de la mosquée-cathédrale. La multiplicité des signataires a fait réagir le gouvernement régional andalou annoncant qu’il « étudiait toutes les possibilités, y compris juridiques, pour s’assurer que la propriété de ce bien public reste publique ».

Parce que, en effet, la propriété de la mosquée est à l’origine de cette polémique. Non seulement un problème par rapport à sa mémoire historique mais aussi par rapport à son gain économique. La mosquée rapporterais à l’église catholique près de 8 millions d’euros exonérés d’impôts car considérés comme des dons. D’où le désir de rendre la mosquée-cathédrale propriété publique de l’Etat afin que les bénéfices reviennent aux Cordouans et à l’intérêt de la ville.
A l’heure de la crise cette polémique ressurgit alors que depuis près de 800 ans la légitimité de l’église n’avait été remise en question, polémique reposant donc en grande partie sur une question de propriété-gestion.

Tiphaine

 

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Les mosaïques : un outil politique

« Analogie entre les Grandes Mosquées de Damas et Cordoue : Mythe et Réalité » – ce titre a suscité mon intérêt, et la lecture de l’article m’a donné envie d’approfondir une piste que l’on avait déjà évoquée au cours de ce blog, à savoir le rôle des mosquées dans la politique omeyyade. Et de fait, à travers les articles « La Grande Mosquée de Damas – Décors et origines » et « La Grande Mosquée de Cordoue », nous avions vu comment Damas et Cordoue étaient successivement nommées capitales du califat omeyyade et nous avions entrevu l’importance de ces mosquées pour l’image des dirigeants. Cependant, ces édifices sont plus qu’une simple image : ils jouent un rôle primordial dans le programme politique d’al-Walid, à Damas puis de Abd al-Rahman Ier à Cordoue.
Commençons par la plus ancienne mosquée mosquée des omeyyade, celle de Damas. J’avais jusqu’à présent lu des études approfondies sur l’iconographie des mosaïques de Damas, mais l’article de Nasser Rabat « The Dialogic Dimension of Umayyad Art » m’a semblé particulièrement pertinent pour comprendre leurs significations. En effet, il procède à une véritable analyse de ce programme en s’appuyant sur des études antérieures tout en les faisant dialoguer. Cela lui permet de sortir de la simple analyse formelle et surtout de proposer une approche qui synthétise les points de vue de différentes époques : historiens du Xe siècle, chercheurs des années 1960 (O. Grabar), et chercheurs d’aujourd’hui. Grâce à ce dialogue de références, il met en avant un programme narratif qui se déroule depuis l’entrée de la mosquée jusqu’à la qibla, endroit éminemment sacré qui indique la direction de prière. Cette narration débute avec des scènes qui semblent réelles faites de villes et de paysages, puis tendent vers des représentations à connotation paradisiaque composées d’arbres et d’édifices fantastiques, pour aboutir à des textes religieux et exalter ainsi la fonction spirituelle de la mosquée. La puissance du calife était exaltée de manière évidente par la monumentalité de l’architecture et la richesse des décors (mosaïques sur fond d’or) mais c’est à travers le programme narratif que le pouvoir religieux du calife al-Walid est réellement exprimé.

La Grande Mosquée de Damas est la première du califat omeyyade, et elle est construite par le calife al-Walid au VIIe siècle dans le but d’impressionner et de convertir les populations conquises. Lorsqu’un siècle plus tard, Abd al-Rahman se retrouve dans la même situation dans la péninsule ibérique, il semble logique qu’il considère la Mosquée de Damas comme référence majeure. Son successeur, al-Hakam, revendiquera également cet héritage lorsqu’il fera agrandir la mosquée de Cordoue. Cette analogie est mise en lumière par Susana Calvo Capilla dans l’article qui a ouvert notre propos. Son étude étant extrêmement complète (architecture et décor), nous allons nous intéresser plus particulièrement au paragraphe qui traite des mosaïques. En partant de la technique utilisée pour le décor de la Grande Mosquée de Cordoue, elle montre comment il est issu d’une tradition byzantine. Celle-ci étant porteuse d’une symbolique impériale puissante, la citation de cette tradition permet déjà au calife de montrer son pouvoir. S. Calvo Capilla place ensuite les mosaïques de Cordoue dans la lignée des autres décors omeyyades (compositions abstraites, florales ou épigraphiques similaires à celle de la mosquée de Damas par exemple) et met en exergue la symbolique que le calife cordouan cherche ainsi à exalter, à savoir « la représentation du pouvoir et l’exaltation de la suprématie politique et religieuse du califat de Cordoue ». Elle procède plus à une analyse des sources qui traitent des mosaïques qu’à une analyse des mosaïques en elles-mêmes, et ses conclusions sont plus brèves et beaucoup moins nuancées que celles de Nasser Rabat, cependant les deux articles se rejoignent sur l’importance des mosaïques dans les mosquées omeyyades qui sont le symbole d’un très grand pouvoir califal.

En tant que conquérants, les califes omeyyades cherchaient impérativement à affirmer leur supériorité sur les peuples parfois rebelles de leurs nouveaux territoires. Les mosaïques se présentent alors comme un moyen privilégié pour l’exhalation de leur pouvoir; et de fait, à travers leur technique elles revendiquent l’héritage impérial byzantin; leurs sujets sont des citations de l’art classique hellénistique et romain, et leur emplacement  au cœur de la mosquée amplifie encore la grandeur de la nouvelle religion musulmane. De plus, en évacuant les hommes et les animaux de leurs compositions, les omeyyades revendiquent encore plus fortement l’avènement d’un art et d’une religion innovants. Le calife s’impose ainsi comme dirigeant politique, spirituel et religieux.

Esther
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