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Les mosaïques : un outil politique

« Analogie entre les Grandes Mosquées de Damas et Cordoue : Mythe et Réalité » – ce titre a suscité mon intérêt, et la lecture de l’article m’a donné envie d’approfondir une piste que l’on avait déjà évoquée au cours de ce blog, à savoir le rôle des mosquées dans la politique omeyyade. Et de fait, à travers les articles « La Grande Mosquée de Damas – Décors et origines » et « La Grande Mosquée de Cordoue », nous avions vu comment Damas et Cordoue étaient successivement nommées capitales du califat omeyyade et nous avions entrevu l’importance de ces mosquées pour l’image des dirigeants. Cependant, ces édifices sont plus qu’une simple image : ils jouent un rôle primordial dans le programme politique d’al-Walid, à Damas puis de Abd al-Rahman Ier à Cordoue.
Commençons par la plus ancienne mosquée mosquée des omeyyade, celle de Damas. J’avais jusqu’à présent lu des études approfondies sur l’iconographie des mosaïques de Damas, mais l’article de Nasser Rabat « The Dialogic Dimension of Umayyad Art » m’a semblé particulièrement pertinent pour comprendre leurs significations. En effet, il procède à une véritable analyse de ce programme en s’appuyant sur des études antérieures tout en les faisant dialoguer. Cela lui permet de sortir de la simple analyse formelle et surtout de proposer une approche qui synthétise les points de vue de différentes époques : historiens du Xe siècle, chercheurs des années 1960 (O. Grabar), et chercheurs d’aujourd’hui. Grâce à ce dialogue de références, il met en avant un programme narratif qui se déroule depuis l’entrée de la mosquée jusqu’à la qibla, endroit éminemment sacré qui indique la direction de prière. Cette narration débute avec des scènes qui semblent réelles faites de villes et de paysages, puis tendent vers des représentations à connotation paradisiaque composées d’arbres et d’édifices fantastiques, pour aboutir à des textes religieux et exalter ainsi la fonction spirituelle de la mosquée. La puissance du calife était exaltée de manière évidente par la monumentalité de l’architecture et la richesse des décors (mosaïques sur fond d’or) mais c’est à travers le programme narratif que le pouvoir religieux du calife al-Walid est réellement exprimé.

La Grande Mosquée de Damas est la première du califat omeyyade, et elle est construite par le calife al-Walid au VIIe siècle dans le but d’impressionner et de convertir les populations conquises. Lorsqu’un siècle plus tard, Abd al-Rahman se retrouve dans la même situation dans la péninsule ibérique, il semble logique qu’il considère la Mosquée de Damas comme référence majeure. Son successeur, al-Hakam, revendiquera également cet héritage lorsqu’il fera agrandir la mosquée de Cordoue. Cette analogie est mise en lumière par Susana Calvo Capilla dans l’article qui a ouvert notre propos. Son étude étant extrêmement complète (architecture et décor), nous allons nous intéresser plus particulièrement au paragraphe qui traite des mosaïques. En partant de la technique utilisée pour le décor de la Grande Mosquée de Cordoue, elle montre comment il est issu d’une tradition byzantine. Celle-ci étant porteuse d’une symbolique impériale puissante, la citation de cette tradition permet déjà au calife de montrer son pouvoir. S. Calvo Capilla place ensuite les mosaïques de Cordoue dans la lignée des autres décors omeyyades (compositions abstraites, florales ou épigraphiques similaires à celle de la mosquée de Damas par exemple) et met en exergue la symbolique que le calife cordouan cherche ainsi à exalter, à savoir « la représentation du pouvoir et l’exaltation de la suprématie politique et religieuse du califat de Cordoue ». Elle procède plus à une analyse des sources qui traitent des mosaïques qu’à une analyse des mosaïques en elles-mêmes, et ses conclusions sont plus brèves et beaucoup moins nuancées que celles de Nasser Rabat, cependant les deux articles se rejoignent sur l’importance des mosaïques dans les mosquées omeyyades qui sont le symbole d’un très grand pouvoir califal.

En tant que conquérants, les califes omeyyades cherchaient impérativement à affirmer leur supériorité sur les peuples parfois rebelles de leurs nouveaux territoires. Les mosaïques se présentent alors comme un moyen privilégié pour l’exhalation de leur pouvoir; et de fait, à travers leur technique elles revendiquent l’héritage impérial byzantin; leurs sujets sont des citations de l’art classique hellénistique et romain, et leur emplacement  au cœur de la mosquée amplifie encore la grandeur de la nouvelle religion musulmane. De plus, en évacuant les hommes et les animaux de leurs compositions, les omeyyades revendiquent encore plus fortement l’avènement d’un art et d’une religion innovants. Le calife s’impose ainsi comme dirigeant politique, spirituel et religieux.

Esther
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La Grande Mosquée de Damas – Décor et origines

Damas, en Syrie, est la ville que les omeyyades ont choisi pour en faire leur capitale. Malheureusement, comme le précise le site de l’Unesco, les vestiges de cette période sont rares. Cependant, un monument essentiel de l’art omeyyade a été conservé : la Grande Mosquée.

Les différents articles – R. Grafman & M. Rosen-Ayalon  ou E. De Lorey par exemple – qui traitent de l’édification de cette mosquée mettent en évidence, pour la plupart, le lien de filiation qui unit les califes al-Malik et al-Walid pour expliquer les ressemblances entre la Grande Mosquée de Damas et le Dôme du Rocher de Jérusalem. Amorcée en 706, la construction de la Grande Mosquée est postérieure à celle du Dôme du Rocher qui commence en 685. Bien sûr, les fonctions des deux bâtiments ne sont pas comparables : le Dôme est un sanctuaire alors que la Grande Mosquée est un lieu de culte. Pourtant on remarque quelques similitudes architecturales ou stylistiques entre les deux édifices.

Tout d’abord, le réemploi de la fameuse coupole, élément central du Dôme du Rocher, qui illustre une parenté directe et qui exprime l’importance du bâtiment. Ensuite, le décor qui comme dans le Dôme du Rocher, se construit en deux temps : la partie basse couverte de marbre et la partie haute décorée de mosaïques. Dans son étude, E. De Lorey insiste donc sur la parenté de ces deux édifices mais surtout sur la continuité d’une démarche politique d’émancipation de la part des califes omeyyades. En effet, le père comme le fils auraient cherché, par l’édification de ces monuments d’exception, à rivaliser avec Médine, la ville du prophète.

Et de fait, le calife al-Walid a en partie réussi, puisque la Mosquée de Damas se distingue encore aujourd’hui de toutes les autres constructions de cette période, de par son très très riche décor mosaïque incroyablement bien conservé. Contrairement aux mosaïques du Dôme, celles de la Grande Mosquée témoignent d’un héritage byzantin marqué. E. De Lorey explique qu’à la suite les interdictions iconoclastes, les artistes byzantins du VIIIe siècles renouvellent leur style en s’inspirant des iconographies antiques présentant des sujets plus neutres tels que le paysage ou les « scènes de genre ». Et en ceci, l’influence byzantine (elle-même construite sur des bases hellénistique) est lisible. Cependant les premiers artisans de l’art islamique ne se contentent pas de copier ce style, il en supprime tous les personnages ou animaux pour ne représenter plus que des villes, des arbres ou des végétaux et répondent ainsi aux préceptes de leur religion. On est loin de l’abstraction et du cubisme des mosaïques de Jérusalem, et l’on serait tenté de faire correspondre ces représentations avec des villes existantes, surtout après le témoignage de l’historien du Xe siècle Mohammed Ibn Shakir : « A peine existe-t-il un arbre ou une ville connus qui n’aient été représentés sur ces murs » (cité par E. De Lorey et de Mlle van Berchem). Toutefois, il ne faut pas non plus se leurrer en prêtant à ces mosaïques un caractère réel. Soit, les arbres représentés correspondent à des espèces connues (noyer, cyprès, etc.), mais J. Lassus précise que « la ville n’y est en aucun cas représentée, mais […] symbolisée ».

Cet ensemble décoratif dépasse largement sa fonction ornementale. Il inscrit l’art islamique naissant dans la lignée de l’art hellénistique et byzantin tout en posant les bases d’un nouveau style. Le témoignage dithyrambique de Mohammed Ibn Shakir (Xe siècle), « La mosquée est la plus belle chose que les Musulmans possèdent de nos jours… » (cité par E. De Lorey), illustre bien l’impact de ce décor qui nous émerveille encore aujourd’hui.

 Esther

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Source non citée : « Mosaic of the Great Mosque of Damascus, or Umayyad Mosque », Qantara – Mediterranean heritage [Consulté le 22.4.2015]

Images: Certains droits reservés Creative Commons

Ex. 1 – Auteur: Stijn Neuwendijk/ Ex. 2 – Auteur: Reibai/ Ex. 3 – Auteur: Alessandra Kocman/ Ex. 4 – Auteur: Image courtesy of Nasser Rabbat of the Aga Khan Program at MIT

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Le Dôme du Rocher: joyau de l’art omeyyade

Le Dôme du Rocher, Jérusalem (Auteur: Asim Bharwani)

Le Dôme du Rocher, Jérusalem (Auteur: Asim Bharwani)

Considérée comme la plus ancienne et l’une des plus exceptionnelles architectures musulmanes, le Dôme du Rocher est la source de nombreuses interrogations de la part des chercheurs. En effet, il est très difficile de comprendre qu’elle était sa fonction première, en témoignent les très nombreuses études qui traitent de ce sujet, confère Oleg Grabar, « The umayyad Dome of Rock in Jerusalem ». Cependant, une chose est sûre : ce n’est pas une mosquée, bien qu’elle soit parfois désignée sous le terme de « Mosquée d’Omar ».

Pourquoi, alors, étudier ce bâtiment dans le cadre de ce blog ? Parce qu’il est primordial dans l’histoire de l’art omeyyade en tant que première architecture religieuse qui influencera la production artistique islamique générale.

Abd al-Malik ibn Marwan, cinquième calife omeyyade, ordonne la construction du Dôme du Rocher en 685 de notre ère à Jérusalem. Le bâtiment se dresse sur l’esplanade Haram al-Sharif, que l’on connaît aussi sous le nom d’Esplanade du Temple ou Mont du Temple. Ce lieu est, déjà au VIIe siècle, considéré comme éminemment sacré, aussi bien par les chrétiens que par les juifs. Encore une fois, la raison du choix de ce lieu saint n’est pas encore complètement élucidée, à cause des très nombreuses sources historiques, de mythes et autres histoires qui se contredisent sans cesse. Les propos de N.N.N. Khoury qui comparent trois historiens illustrent ce sujet : « All three statements acknowledge the greatness of the Dome of the Rock as a work of architecture, yet disagree on its raison d’être ». Mais au-delà de ces contradictions, cette citation met en avant le caractère exceptionnel du Dôme du Rocher et c’est ce sur quoi nous allons nous concentrer à présent.

D’un point de vue architectural (cf. Plan du Dôme du Rocher), tout d’abord, l’édifice est structuré autour d’un élément central – le « Rocher du Mi’radj » ou « Rocher de le Fondation » – et tout concorde en effet à le mettre en valeur. Une première colonnade encercle ainsi le Rocher et soutient le célèbre Dôme, une seconde colonnade permet la délimitation d’un premier déambulatoire et adopte la forme octogonale reprise pour la structure du mur extérieur qui construit ainsi le second déambulatoire. L’architecture est donc un premier manifeste de l’importance du « Rocher de la Fondation », mais pour en accentuer encore la sacralité, un autre artifice est mis en place : le décor somptueux qui couvre aussi bien l’intérieur que l’extérieur du bâtiment.

Plan du Dôme du Rocher

Le décor s’organise sur deux niveaux, à l’intérieur comme à l’extérieur, la partie basse de l’édifice est couverte de marbre, alors que la partie haute est ornée de céramiques colorées. Les mosaïques prêtent aujourd’hui à controverse quant à leur origine. En effet, il est courant de considérer que les mosaïques réalisées sous les omeyyades sont le travail d’artisans byzantins, maitres en la matière, or M. van Berchem (citée par E. Diez) cherche à démontrer le contraire : des artisans locaux ou syriens pourraient en être à l’origine. Cela permet de nuancer l’influence byzantine sur le jeune art islamique et d’accroitre celle de l’art Persan ou hellénistique par exemple. De plus, la composition extrêmement complexe est le premier témoignage de ce style naissant, qui marie subtilement éléments géométriques, organiques et épigraphiques, en préférant les couleurs bleue et verte à l’extérieur et rouge et or à l’intérieur. Tous les espaces sont couverts de mosaïques ou de marbre ce qui les rend un peu surchargés, mais c’est finalement une impression de splendeur et de merveille qui prime, magnifiant ainsi l’importance du « Rocher sacré ».

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Le Dôme du Rocher, exceptionnel en tous points – localisation, architecture, décor – marque les prémices d’un art islamique qui se détache petit à petit des différentes influences orientales.

Esther

Notes: Les images ne présentant pas la mention d’un auteur sont libres de droits.

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